Elle s’était littéralement arrêtée il y a deux ans. Plus de travail, plus de course contre la montre, plus de mondanités ni de soif de reconnaissance. Plus de petit-ami, seulement des petites histoires avec des inconnus. Elle attendait tranquillement sur son aire de repos que la circulation se calme ou qu’un prince charmant vienne la chercher. Elle ne savait pas exactement pourquoi ni comment elle s’était retrouvée là, comme immobilisée. Cette “traversée du désert” comme certains la qualifiaient ne semblait guère l’affoler. Sa mère en revanche était très inquiète. Elle ne comprenait pas pourquoi sa fille avait perdu toute ambition sociale et professionnelle. A son âge, elle travaillait dur pour bâttir sa carrière. Elle avait aussi rencontré son mari, emménagé avec lui, acheté sa première voiture et attendait son premier enfant.
Sa fille, elle, était célibataire, sans emploi et ne semblait pas pressée de déménager. Elle n’avait pas son permis et ne comptait pas le passer. Et pourtant, elle était brillante et impertinente. Bien plus intelligente que sa mère. On lui disait toujours “je ne m’inquiète pas pour ta fille, elle ira loin”. Aujourd’hui sa fille semblait en panne, sur le bas côté et pour la première fois son entourage s’inquiétait pour elle. Sa détermination avait laissé place à une errance embarrassante. Son regard qui jadis pétillait de malice et d’envie était devenu terne et blasé. A trente ans, Linda n’avait plus envie de croquer la vie à pleine dents. Sa bouche était cariée, ses lèvres gercées et elle n’avait plus aucun appétit. Les pommes dont elle raffolait l’écoeurait désormais. Elle n’avait plus la force de cuisiner et se contentait des picards surgelés dont sa mère approvisionnait quotidiennement le congélateur. Autrefois, elle allait au Marché des Enfants Rouges, rue Charlot chercher fruits et légumes bio, mets libanais ou italiens. Le dimanche, elle préparait même quelques pâtisseries fines pour Jonathan. Il raffolait de macarons – en particulier ceux à la pistache. Par un bel après-midi d’été, à l’heure du thé, il lui avait demandée sa main alors qu’elle lui tendait un macaron vert. Elle s’était retournée, comme si Jonathan s’était adressé à une autre. Elle avait souri et s’était resservie de thé. Il avait compris qu’elle ne voulait pas le blesser et il s’était contenté de reprendre un macaron. Le sujet fut enterré et ils se séparèrent deux semaines plus tard. Ces trois années de couple s’évaporèrent dans le plus profond des silences.
Parfois Linda repensait à Jonathan. Après sa demande en mariage, il s’étaient quittés en s’embrassant. Il était parti rendre visite à ses parents en Dordogne et elle était restée travailler à Paris. La déception de Jonathan l’avait peinée mais elle ne s’était pas résolue à le réconforter. Il ne l’avait pas appelée, par fierté ou gêne. Elle avait décidé de continuer sa vie sans lui. Pas d’explications, une sorte d’accord tacite venant clore un embarras mutuel. Parfois, elle aurait voulu l’appeler mais le courage lui manquait. Le malaise, la voix qui tremble, l’angoisse du rejet, se justifier.. des obstacles insurmontables à ses yeux. Et s’il l’aimait vraiment, il aurait persévéré. C’était sans doute mieux ainsi. Un divorce en moins.









